3 juin 2018 : Ouverture

Lune : ascendante. Noeud descendant.

J’ai longuement réfléchi au moment le plus propice pour ouvrir ce journal. Chaque fois, je me disais que j’aurais dû m’y prendre plus tôt, hier, la semaine précédente, en avril, mars ou peut-être même au début de l’année. J’ai amoncelé notes et inspirations, au hasard dans mon téléphone ou un carnet, sans vraiment les trier ou y revenir, puis le lendemain j’apprenais encore, j’oubliais de coucher sur le papier ma journée, et le temps s’en est suivi ainsi jusqu’à ce qu’il me perde en lui-même. Un temps qui me semble couler différemment, à la fois suspendu et, dans les vignes, filant à folle allure. 

C’est un printemps un peu bizarre, un peu pourri. Juin débute à peine et il pleut un jour après l’autre, ponctué parfois de journées de chaleur trop courtes. Les orages sont intempestifs, les matinées humides et le sol rempli d’eau. J’ai pu sentir les fleurs de vignes en collant ma figure à leurs pétales, j’ai rencontré le mildiou qui entoure les grappes, aplatit sur le revers des feuilles une couleur blanche quand il est actif puis brune, une fois traité. J’ai longé les rangées de Grenache, de Clairette, de Carignan, le pantalon trempé de boue et la tête recouverte de sueur.

J’ai atterri chez Jeff Coutelou à la fin du mois de mai, pour y travailler quelques semaines. Le domaine est implanté à Puimisson, dans le Languedoc. Avant ça, je n’avais aucune idée de son emplacement exact, sinon qu’il se trouvait non loin de Saint-Chinian. J’ai dû chercher sur une carte pour comprendre que ce petit village se situait à une distance presque égale entre Béziers et Bédarieux. Mille habitants. Ici, les gens ont le visage cramé par le soleil, ridé, tiré. On me conseille d’appliquer d’épaisses couches de crème solaire pour me protéger, même par ciel couvert.

En arrivant, il m’a fallu plusieurs jours pour m’accoutumer au lieu comme souvent quand je bouge ou déménage, quand je sors de ma routine ; pour m’acclimater à ce nouveau paysage, à ces soirées qui me paraissaient davantage plus longues, et à cette lune plus grosse par-dessus les toits. Il m’a fallu m’organiser pour faire les courses : le primeur ne vient que le mercredi matin, le boucher le jeudi en fin d’après-midi, le poissonnier le vendredi. Tout le reste de la semaine, tu n’as que la possibilité de t’approvisionner en cigarettes ou pain chez le buraliste. Le supermarché le plus proche se trouve à une quarantaine de minutes à pied, j’emprunte une petite voie qui longe les champs, terrain de poussière où de gros 4×4 s’amusent à me frôler de près — je ne manque pas de les gratifier de quelques doigts d’honneur mérités. Il m’a fallu réapprendre à me coucher à 21 heures, sinon me forcer, ou tu ne tiens pas les journées qui s’enchainent à la vigne. Puis tomber, lourde comme une souche la semaine suivante, épuisée, le corps endurcit et qui récupère.

J’ai la chance d’être encore jeune, avec une santé de fer malgré des épisodes de fatigue chronique avec lesquels j’ai appris à vivre depuis. Ces épisodes m’ont fait comprendre, par la force des choses, que les horaires fixes d’une vie réglée en agence ne sont définitivement pas pour moi. Que je dois aussi être mon propre patron pour que, les jours où mon corps lâche et les articulations me lancent, je puisse rester au lit.

Au cours de ces dernières années, j’ai l’impression d’avoir accumulé un bagage de savoir à peine plus lourd qu’une poignée de terre. Qu’il suffirait de souffler pour que j’oublie tout. C’est certainement parce que je vivais les choses depuis les grandes villes. Montpellier d’abord, Paris pendant sept ans, enfin Vancouver et Toronto au Canada. Il y a peu de temps, en 2017, je décidais devenir vigneronne. Parce que le poids de ce savoir n’était pas suffisant, que je ressentais le besoin de vivre l’expérience depuis l’intérieur. Mais aussi parce que je réalisais combien le métier de sommelière me rendait vraiment malheureuse. 

Autrefois, plus que le vin, l’écriture était un besoin vital. Je pensais : si on m’enlève le vin, tant pis, mais si on m’interdit d’écrire, alors à quoi bon vivre ? Aujourd’hui pourtant, je ne suis plus à même d’en dire autant. C’est la vigne qui m’a eue, elle qui a pris une place importante dans ma vie, dans mon quotidien : elle me gouverne. J’en suis tombée amoureuse sans me rendre compte, désormais je pense à elle tous les jours. Je rêve d’acquérir ou de planter ma première parcelle. La vigne, pour moi, est comme un chat sauvage. Indomptable malgré tes efforts. Elle est là, elle te regarde, elle se moque éperdument de ce que tu penses. Elle ira se faufiler, s’entortillant à d’autres branches, où bon lui semble. On ne peut maîtriser la vigne, seulement l’accompagner. J’ai un réel amour pour elle, aussi récent soit-il, parce qu’il réside à la fois dans cette complicité et cette dualité. La vigne veut rester coûte que coûte indépendante, mais sans toi, elle manquera de justesse. L’homme lui prête une main nécessaire pour qu’elle donne le meilleur d’elle-même. Enfin, je crois, du moins c’est ce que je ressens car à ce stade, je ne sais pas grand-chose finalement.

M’installer dans le sud de la France, en Occitanie, en Languedoc plus exactement, était pour moi une évidence. Après avoir vécu plus d’une année à l’étranger, il aurait été absurde pour moi d’aller travailler la vigne en Loire ou en Alsace. Ça aurait été vivre dans un autre pays au sein même de mon propre pays. Je sais que j’aurais de nouveau éprouvé ce fameux « home sick » qui m’avait tant fait défaut au Canada. J’aurais continué de comparer, lumière du nord et celle d’ici, vent du nord et Mistral, j’aurais continué de ressentir  le déracinement, le manque de notre accent, de notre cuisine méditerranéenne, huile d’olive et brandade de morue. Je suis une fille du sud, quand bien même cela surprenne, j’ai grandi en voyant ce soleil chaque matin, à cette altitude basse bordée par la mer et les collines, à ce 43ème parallèle nord, à cette distance qui résonne en moi comme idéale, parfaite, inimitable de l’horizon jusqu’au zénith — il me faut donc mourir ici.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s