10 juin 2018 : Epamprage et visite chez Clos Fantine

Lune : dernier croissant, ascendante. Jour : feuille jusqu’à 9h07 puis fruit.

Épamprage. Ça consiste à enlever les départs de tiges sur le pied (dits gourmands) lesquels demandent trop d’énergie à la vigne pour grandir sans pour autant être bénéfiques. Désormais, chaque fois que je passe près d’un arbre qui exhibe des rejetons, je me prends à penser une seconde à leur ôter. Déformation professionnelle.

Jeff m’avait conseillé de porter des gants « Pourquoi ? » et il a caressé le cep pour me montrer ce geste qui écorcherait la peau de mes doigts à force de venir toucher le bois en cherchant derrière ce que je ne verrai pas. C’était la seule indication à ce travail, et les premiers jours, parce que j’avais peur de trop enlever, de mal faire, de blesser la vigne, j’épamprais en fonction, je me disais, jusqu’à cette limite, ça devrait aller. J’improvisais mais finalement je réfléchissais à l’envers. Par la suite, j’ai compris que chaque cépage requiert une attention différente, mais surtout qu’il n’y a pas de règles strictes ou communes. Elles changent, évoluent, en fonction de la pousse, du temps. Un jour, on préfèrera épamprer, le suivant non, puis le jour d’après si, de nouveau. Le geste doit être facile, sans trop d’effort. Je me soucie alors des précédents rangs que je n’ai peut-être pas bien fait. Je veux y revenir, j’y pense même le soir dans mon lit, mais il faut avancer, on a déjà du retard. J’ai l’impression de poser des questions idiotes : « Et ça, je peux l’enlever ou pas ? Et celui là, on le garde non ? » Je me répète, je redemande encore, tous les jours. Et si je connais déjà la réponse, je cherche en tout état de cause à être rassurée. Le mildiou se propage, le botrytis et black rot aussi. J’angoisse de mon travail, la mécanique de mes jeux de mains, et que ces gourmands oubliés soient la résultante d’une année maladive.

Palissage. On a fini de monter les premiers fils de fer et de descendre le second sur les 13 hectares de Jeff. J’ai aimé travailler avec le Carignan et le Cinsault, petits gosses habiles, qui ne claquent pas entre les doigts, qui se torsionnent facilement et acceptent de passer sous les fils. Le Cabernet Sauvignon, quant à lui, a été de loin le plus complexe à palisser et à défricher. J’en suis sortie exténuée, un peu désemparée aussi face à la rudesse de ce cépage. Comme un vieil animal qui préfèrerait qu’on lui foute désormais la paix. Le Mourvèdre, dernière parcelle investie, a pris son temps pour pousser, timide et modéré. Depuis vendredi, on a commencé à remonter le fil du haut. J’en vois la fin, c’est délectant. Déplacer tous ces câbles peut paraître une étape obscure. Au début, je ne réussissais pas à appréhender la suite. Je demande « Et donc les fils, ils resteront comme ça maintenant ? » On me répond que oui, jusqu’à l’année prochaine quand de nouveau on redescendra le premier fil, puis qu’on le remontera et qu’on descendra le second, qu’on remontera enfin. Je me suis promis d’acquérir, je l’espère un jour, au moins une parcelle sans palissage.

Pour l’instant, la seule parcelle que je n’ai pas travaillé est Rome, vieilles vignes en gobelet qui nécessitent peu d’entretien. Vois-tu comme elle est belle !

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Hier soir, Jeff et moi avons rendu visite au Clos Fantine. Corine et Carole nous ont proposé de rester pour le dîner. Je dois avouer qu’au fond de mon ventre je me sentais comme une jeune groupie en compagnie de son girlband favori. J’en ai presque rougi. On s’est régalé de leur blanc, 2013 puis 2016, et d’un rouge de Pierre Cotton. Enfin minuit a sonné puis passé, ça faisait presque trois semaines que je ne m’étais pas pieutée si tard. Le travail de vigneron est celui du lève-tôt-couche-tôt.

On a parcouru les vallées de Saint-Chinian, à la fois fougueuses et reposantes. De loin, on pourrait croire à des volcans endormis, recouverts de verdure. Le val silencieux nous domine, il y a le chant des oiseaux, les petites rivières qui déversent leur trop-plein d’eau, les routes sinueuses. Les schistes explorés ce matin révèlent en leur tranche, sous le humus, d’épaisses couches de pierres obliques aux couleurs si particulières d’ocre jaune et de mordoré. Je les imaginais davantage foncées, presque noires comme de l’ardoise. Il en dépendrait d’une succession des différentes couches géologiques ou strates, me dit-on. 

J’ai cette fâcheuse tendance à ramasser des cailloux que je fourre dans les poches de ma veste ou de mon sac. En revenant au domaine, je réalise que ma peau a pris leur même teinte sous le soleil, jusqu’à presque se confondre tel un schiste parmi les bosquets.

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