22 janvier 2019 : Réflexions post-vendanges

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Il y a eu la fin du mois d’août, la saison des vendanges puis la fameuse dépression maligne (mal pénible) qui s’installe à la fin de l’automne. Presque cinq mois que je n’ai pas ouvert ce blog et que, un jour suivant l’autre, je m’en voulais de ne pas avoir trouvé le temps pour écrire, de ne pas avoir eu conscience de ce que le mot « vendanges » cachait derrière lui, et de m’être retrouvée in extremis, sous pression, et à ne plus pouvoir dormir. J’ai tiré sur la corde, car rien n’existait d’autre que le raisin qui mûrit, que l’on cueille, rien d’autre que le jus qui fermente, rien d’autre que les cuves, la presse, la manivelle, rien d’autre, absolument rien d’autre, et pas même toi.

Je n’ai pas réussi à écrire parce que je vivais en symbiose équilatérale avec la joie, l’incertitude et la solitude, le tout conduit par l’adrénaline. Quelle douce euphorie que se lever aux aurores et se dire « c’est maintenant », aller pêcher les grappes bombées sous le feuillages, que voir le jus sucré sanguin jaillir entre les douelles du pressoir, que de transvaser, mesurer au mustimètre, piger au pied ! Et pourtant, je ressentais une frayeur intrinsèque chaque fois que ma question : « Mais pourquoi… ? » trouvait comme réponse un « Je ne sais pas… » Car s’il y a un métier où la plupart des questions restent sans réponse — puisqu’il y a la possibilité de multiples réponses — c’est bien celui de vigneron.

Mais heureusement que je n’ai pas écrit ici ! Cela aurait été laborieux, voire fatigant pour tes yeux, de me lire. Malgré tout, j’ai noté dans un petit carnet quelques notes de ce qui pouvait bien se passer entre la cuverie, le raisin et ma tête. « Il est 6h dans la campagne. Lampe frontale allumée, je vendange ma dernière parcelle. Je suis seule dans la nuit pâle, mais la vigne est là pour m’accompagner…« . Des bribes de phrases pour tenter de me convaincre que rien n’était stupide dans mes décisions prises à la volée, pour me donner un certain courage. Je ne savais pas ce que je faisais — et l’année prochaine je n’en saurai pas forcément davantage.

« Il fait chaud, pourtant j’ai les pieds froids, trempés jusqu’aux os.« 

« J’ai cassé l’éprouvette graduée…« 

« Le grenache est un bon élève, le cinsault est un emmerdeur de première !« 

« Ma cuve est montée à 30°C, j’y ai plongé des pains de glace emballés dans des sacs pour la faire redescendre en température. Maintenant, j’ai peur que les sacs se perforent ou que l’eau s’échappe.« 

Quand tous les vins ont fini leur sucre, que je les ai soutirés de leurs lies, mis en barrique pour l’hiver, que le pressoir a été lavé, rangé, que les sécateurs ont retrouvé leur place dans le tiroir, que les caisses ont été rempilées, que plus rien n’était à faire sinon patienter, surveiller, j’ai sombré dans une espèce de dépression post-partum où tout était soudain remis en question, mal fait, mal étudié, que j’aurais dû plutôt agir à ce moment là, attendre ici, vendanger comme ça… puis finalement vain. Je ne savais plus quoi faire de mes mains, de ma tête qui cogitait encore, de mon temps. Ça a duré deux semaines, plus ou moins, deux longues semaines étrangère à moi-même, égarée entre la frustration de ne plus pouvoir bouger et la tristesse de réaliser que les vendanges sont belles et bien terminées et que rien (sinon ça) ne pourrait me faire sortir de cet état.

La dépression a fini par s’amenuiser, je suis retournée à la vigne sur-le-champ pour entreprendre les derniers travaux avant le commencement de l’hiver : butter le plantier, passer la débrouissailleuse, faire tomber les grappillons. Puis la vigne a enfin perdu ses feuilles et moi, de me retirer.

Tout ça pour dire qu’en ce début d’année, alors que la taille va bientôt démarrer (dans ma parcelle du moins), et que les vins sont au repos, je me force à ne plus trop réfléchir. A laisser faire les choses. Je sais qu’il y a là une espèce d’impossibilité à tout maîtriser. C’est ce qui nous rend à la fois fort et ridicule. C’est ce qui nous oblige à relativiser.


Cuvée « Mise en Bouche » 2018, vin de France : 100% Grenache N, vendangé le 11 septembre. Non égrappé macération deux semaines, fermentation en barrique et élevage en cuve. Environ 700 bouteilles.

Cuvée « Le vertige de la nuit dernière s’est abattu sur moi, et sur mon téléphone s’affichaient plusieurs messages : quatre de Bérénice, un de Vincent, mais comme toujours, aucun de toi » 2018, vin de France : 100% Cinsault, vendangé le 4 septembre et le 10 septembre. Egrappé à la main sur grille en inox, fermentation en barrique, malo en cuve puis élevage en barrique. Environ 600 bouteilles.

Cuvée « Amour en Cage » 2018, pétillant naturel : 100% Grenache N, vendangé le 1er octobre. Presse directe. Fermentation en cuve. Mise en bouteille le 15 octobre à 12g/998 densité. 100 bouteilles.


Musiques qui m’ont accompagnée, m’ont recentrée, concentrée, mais surtout permis de dédramatiser :

 

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